6

 

Cogne. Esquive. Cogne.

Maddox allongea un violent coup de poing qui atteignit la joue d’Aeron, lequel chancela de côté en poussant un grognement, puis réagit en lui décochant à son tour un crochet du gauche à la mâchoire. Les dents de Maddox s’entrechoquèrent, le sang emplit sa bouche d’un goût métallique, mais sucré, qui étancha en partie la soif de son démon.

Il envoya en souriant son genou dans l’estomac d’Aeron. Aeron se plia en deux de douleur en ahanant. Mais il ne s’arrêta pas pour autant. Encore. Il voulait frapper encore. Voyant arriver le coude de Maddox en direction de sa tête, Aeron poussa un cri sauvage et bondit, pour l’attraper par la taille et le faire basculer au sol. Ils roulèrent ensemble et luttèrent en se relevant, sans cesser d’échanger des coups.

Maddox siffla de rage quand Aeron l’atteignit une deuxième fois à la bouche. Sa joue se fendit à l’intérieur, il ne souriait plus. Un filet de sang coula sur son cou.

— C’est ça que tu voulais ? hurla Aeron.

Il le saisit à la gorge et serra. Maddox émit un gargouillement et devint bleu.

— Et toi, c’est ça que tu voulais ? parvint-il tout de même à répondre, tout en lui martelant le visage de son poing.

Vise son œil. Son nez. Sa mâchoire. Sa tempe.

Assez pour aujourd’hui. Passion, supplia silencieusement Maddox, tout en continuant malgré lui à frapper. Assez.

Tu es sûr que tu es rassasié ? ironisa Passion.

Maddox envoya encore son poing.

Tue-le.

— Non ! hurla Maddox en se rendant brusquement compte qu’il s’était laissé dominer par l’esprit de Passion.

Il s’arrêta net, pantelant, ne sachant plus que faire. Il songea avec désespoir qu’il ne pouvait rejoindre Ashlyn dans cet état, assoiffé de sang, encore plus excité et furieux que tout à l’heure.

— Oh que si ! répondit Aeron, qui crut que ce « non » s’adressait à lui.

Il était blessé, lui aussi, en piteux état, mais il parvint à lancer son poing dans l’œil droit de Maddox. Sa bague dut atteindre une veine et, pendant quelques secondes, Maddox ne vit plus rien. Un jet de sang tiède jaillit, arrosant son visage et, enfin, enfin, la voix furieuse de Passion se tut.

Apparemment, les coups d’Aeron apaisaient Passion. Prêt à tout pour le calmer, et pouvoir enfin rejoindre Ashlyn, Maddox ouvrit grand les bras.

Aeron ne le déçut pas. Il lui planta son poing dans l’estomac, avec une force qui le fit basculer en arrière. Quand il toucha le sol, Aeron était déjà sur lui, ses genoux bloquaient ses épaules, sa main le serrait à la gorge. Il affichait un air satisfait et ses yeux brillaient d’une lueur mauvaise, celle de son démon intérieur, un démon bien plus menaçant que celui qui était tatoué sur son cou.

— Tu en veux encore ? cracha-t-il.

— Oui, encore.

Aeron frappa sa joue droite. Puis la gauche. La tête de Maddox suivit le mouvement en se balançant d’un côté, de l’autre. Puis, pour faire bonne mesure, le poing d’Aeron vint s’écraser sur son nez. Il y eut un bruit de cartilages.

Frappe-moi ! Plus fort. Plus fort. À chaque coup, Passion se réfugiait un peu plus profondément à l’intérieur de Maddox. Dans ce combat de Colère contre Passion, Passion déclarait forfait. L’idée de vaincre son démon donnait à Maddox un plaisir presque sensuel. Il sourit en songeant que c’était probablement ce que ressentait Reyes quand il se mutilait. Le plaisir au-delà de la douleur. Encore.

Il reçut un autre coup dans la mâchoire et ses dents entamèrent sa langue, qui enfla presque instantanément. Bon sang, je ne vais plus pouvoir embrasser Ashlyn.

Tu n’as pas besoin de l’embrasser pour la baiser, railla Passion, tout en refaisant surface, à peine, juste assez pour jeter un regard furibond à travers les yeux de Maddox.

— Tais-toi, ordonna-t-il à Passion.

Lui, il voulait embrasser Ashlyn, goûter sa bouche pendant qu’elle ondulerait contre lui. Il n’avait pensé qu’à ça toute la nuit, pendant que les diables le caressaient de leurs langues de feu.

Un autre coup.

— Aeron, qu’est-ce qui te prend ? fit la voix de Lucien au bout du couloir.

— Je donne à Maddox ce qu’il réclame, répondit Aeron tout en continuant à frapper.

— Lâche-le !

— Pas question.

Le coup suivant heurta la tempe de Maddox avec une telle brutalité que son cerveau cogna contre sa boîte crânienne.

— Ne t’arrête surtout pas, murmura-t-il à Aeron qui lui décochait un revers.

Encore un peu, et il serait prêt pour Ashlyn.

— Ça suffit, répéta Lucien. Si tu ne cesses pas tout de suite, Aeron, je t’emporte ce soir en enfer en même temps que Maddox.

Les coups cessèrent aussitôt. Lucien était parfaitement capable de mettre sa menace à exécution, et Aeron le savait.

Aeron haletait. Maddox aussi. Il tendit le bras et attrapa le poignet de son compagnon. Il voulait qu’Aeron frappe encore, mais Aeron se leva, à regret. Il lui tendit même une main secourable, que Maddox accepta avec réticence.

Lucien les balaya d’un regard inquisiteur, mais dénué d’émotion. Maddox se passa la main sur le visage. S’il avait été un mortel, il lui aurait fallu quelques points de suture. Mais il n’était pas un mortel et toute trace de leur pugilat aurait disparu dans une heure.

— Allez-vous m’expliquer ce qui se passe ? demanda sèchement Lucien.

— Nous testions une nouvelle technique de boxe, bredouilla Maddox, qui avait du mal à articuler, avec ses lèvres enflées.

Passion ne fit pas de commentaires, cette fois. Maddox ne sentait quasiment plus sa présence. Il en sourit d’aise.

— Oui, une nouvelle technique de boxe, renchérit Aeron en le prenant par les épaules.

Il avait un œil fermé et la lèvre inférieure déchiquetée.

Mais lui aussi aurait cicatrisé dans une heure. Être immortel présentait tout de même quelques avantages.

Lucien ouvrit la bouche pour protester, mais Maddox étendit devant lui sa paume ensanglantée pour lui intimer le silence.

— Je te conseille de ne pas me provoquer, dit-il. Ashlyn a passé la nuit dans le donjon. Tu devrais remercier les dieux que je ne te tranche pas la gorge.

— Nous avons fait ce que nous estimions nécessaire pour l’inciter à coopérer, rétorqua Lucien.

Maddox se raidit, mais il constata avec plaisir que la colère qu’il ressentait n’avait plus rien de démoniaque – rien de comparable avec celle qui le poussait au meurtre. Le phénomène relevait du miracle.

— Tu m’avais fait deux promesses, déclara-t-il à Lucien. Mais tu n’en as respecté aucune.

— Tu voulais qu’elle reste en vie et qu’on ne la touche pas, répondit Lucien. Elle est en vie et nous ne l’avons pas touchée, me semble-t-il.

C’était vrai, mais elle avait eu froid et faim toute la nuit, et, pour une raison incompréhensible, cette idée faisait souffrir Maddox bien plus que les coups de poing d’Aeron. Elle était si petite et fragile…

— Je te l’avais confiée et je n’étais pas en état de veiller à son bien-être. C’était à toi de le faire.

Il ne savait jamais ce qui se passait entre minuit et l’aube, laps de temps durant lequel il perdait tout contact avec la réalité et se trouvait réduit à l’impuissance. C’était pour lui une source d’angoisse permanente.

Le château pouvait être attaqué par les chasseurs, brûlé des sous-sols au grenier, tous ceux qui l’habitaient trucidés… Il ne l’aurait découvert qu’au matin.

— Écoute, reprit Lucien. Tes problèmes avec cette femme me paraissent très secondaires en ce moment. Il s’est passé tant de choses depuis hier soir que…

Un grognement monta dans la gorge de Maddox, qui fit vibrer ses tympans. Secondaires…

— Si elle a pris froid…, gronda-t-il.

Sa colère se hérissa en piques aiguës qui allèrent titiller son démon apaisé. Pas complètement apaisé, visiblement… Il s’en désola et jura intérieurement, tout en se raidissant, prêt à combattre.

Une ombre menaçante passa dans ses yeux. Elle venait bien de lui, mais le démon s’en mêla pour l’encourager. Tue. Il veut te la prendre. De nouveau, il eut soif de sang.

— Il n’est plus avec nous, dit Aeron à Lucien.

Un muscle de la paupière de Lucien tressaillit et il secoua vigoureusement Maddox.

— Tu m’écoutes ?

— Oui, répondit Maddox entre ses dents serrées.

— Combien de temps as-tu l’intention de garder cette femme ici ?

Aussi longtemps que possible, répondit aussitôt une voix dans sa tête.

Aussi longtemps que nécessaire, corrigea-t-il pour lui-même.

La présence d’Ashlyn représentait un danger. Pour lui. Pour elle. Pour ses compagnons. Il le savait, mais il n’était pas pour autant disposé à la laisser partir. Il n’en avait ni l’envie ni le courage. Pour le moment, rien ne lui paraissait plus important que d’expérimenter les délices de son petit corps tellement prometteur. Serait-elle humide de désir ? Murmurerait-elle son nom ? Le supplierait-elle de continuer, encore et encore ?

Un poing vint soudain s’écraser sur son nez, envoyant valser sa tête sur le côté. La douleur explosa dans sa tempe, apaisant momentanément sa colère et son désir. Il battit des paupières et contempla Aeron d’un air hébété.

— Pourquoi as-tu fait ça ?

— Ce n’est pas ton visage, qu’il a frappé, mais celui de Passion, expliqua Lucien en secouant la tête d’un air inquiet. Tu étais sur le point de te jeter sur nous.

— Fais un effort pour te contrôler, mon ami, soupira Aeron d’un ton exaspéré. On a l’impression que tu peux craquer à tout instant et nous découper en morceaux.

— Venant de toi, la remarque est cocasse, rétorqua sèchement Maddox.

Quand Aeron se déchaînait, il était capable d’aller beaucoup plus loin que lui.

— Où est la fille ? demanda Lucien.

Maddox hésita à répondre. Il n’avait pas envie qu’ils aillent la chercher.

— Dans ma chambre, avoua-t-il tout de même, d’un ton si menaçant qu’ils comprirent aussitôt qu’ils n’avaient pas intérêt à lui rendre visite.

— Tu l’as laissée seule dans ta chambre ? reprit Aeron d’une voix suraiguë. Pourquoi ne lui as-tu pas aussi confié une arme, pour qu’elle puisse nous poignarder dans le dos, un par un ?

— Je l’ai enfermée.

— Elle pourrait forcer la serrure, rétorqua Lucien en se massant la nuque. Peut-être qu’elle fait entrer des chasseurs en ce moment même.

— Non. Les chasseurs, je les ai tués hier.

— Et s’il y en avait d’autres ?

Lucien avait raison, Maddox le savait. Il serra les dents et sa mâchoire endolorie protesta.

— Je vais vérifier qu’elle n’a pas bougé, dit-il en tournant les talons.

— Je viens avec toi, annonça Aeron en lui emboîtant le pas.

Lucien les suivit.

Maddox accéléra l’allure. Si Ashlyn avait fait entrer des chasseurs, ses compagnons réclameraient sa tête.

Mais lui… Lui n’aspirait qu’à la protéger. Il devait se l’avouer : il était prêt à tout pour sauver la tête d’Ashlyn.

Quand le moment viendrait – s’il venait –, serait-il capable de prendre les mesures qui s’imposeraient ? Il aurait bien voulu se dire que oui, mais…

Ils tournèrent au coin d’un couloir et leurs pas s’harmonisèrent en un martèlement régulier et agressif. Du coin de l’œil, Maddox vit Aeron secouer les bras. Deux poignards apparurent dans ses mains.

Quand ils s’étaient battus, quelques minutes plus tôt, Aeron aurait pu aisément utiliser ses lames pour le découper en lambeaux. Mais il ne l’avait pas fait.

Maddox fut pris de remords. Aeron l’avait-il frappé uniquement pour lui rendre service ?

— Personne ne touche à la fille, prévint-il.

Il se sentit encore plus coupable. Pourquoi n’avait-il plus confiance en ses amis ?

— Elle est à moi, c’est à moi de m’en charger. C’est compris ?

Il y eut un temps de silence, le temps que Lucien et Aeron prirent à réfléchir à leur réponse.

— Très bien, déclara enfin Lucien en soupirant.

Mais Aeron se tut.

— C’est ma chambre, insista Maddox. Je pourrais même exiger d’y entrer seul.

— Ça va, c’est d’accord, rétorqua Aeron. Elle est à toi, même si je suis persuadé que tu ne ferais pas ce qu’il faut en cas de problème. Mais je te préviens que si je vois un chasseur, je l’exécute sur-le-champ.

— Je suis d’accord. Tu l’exécutes.

Il était d’accord aussi sur le fait qu’il n’était pas disposé à punir Ashlyn. Mais il se garda bien de le préciser.

— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette femelle ? demanda Lucien, d’un ton qui trahissait plutôt la curiosité que la désapprobation.

Maddox n’avait pas de réponse et il préféra ne pas en chercher. Il songea qu’il aurait mérité le mépris de ses compagnons. Il se méprisait lui-même.

— Je crois que notre ami a oublié que le sexe n’est rien d’autre que du sexe, commenta Aeron en faisant tournoyer une de ses lames. Cette femme n’a rien de particulier. Elles se valent toutes.

Le commentaire déclencha en Maddox une nouvelle vague de fureur et sa culpabilité s’envola d’un seul coup. Il décocha un coup de pied à Aeron pour le faire trébucher et se jeta sur lui. L’effet de surprise lui permit de prendre l’avantage. Il parvint à arracher un poignard à Aeron et le pointa sur sa gorge.

Mais Aeron avait eu le temps de réagir, et lui aussi pointait une lame sur la gorge de Maddox. Elle transperça sa peau et entama un tendon. Mais il ne rendit pas.

— Tu tiens donc tant à mourir ? demanda-t-il.

Aeron ne parut pas impressionné le moins du monde et haussa le sourcil au piercing.

— Et toi ? rétorqua-t-il.

— Lâche-le, Maddox, ordonna Lucien en posant sur lui un regard tranquille.

Trop tranquille. D’un calme qui n’augurait rien de bon.

Maddox enfonça sa lame, tout en fixant Aeron. Des étincelles jaillirent entre leurs deux corps.

— Je t’interdis de parler d’elle de cette manière, murmura-t-il.

— Je parle comme il me plaît, ricana Aeron.

Maddox se rembrunit. J’ai de l’amitié pour cet homme. Je l’admire. J’ai tué pour lui et il a tué pour moi. Pourtant, si Aeron osait encore mentionner Ashlyn en employant des termes injurieux, il n’hésiterait pas une seconde à lui trancher la gorge. La femelle comptait désormais plus que tout, à ses yeux : c’était un fait qu’il ne comprenait pas, qui le dérangeait, mais contre lequel il ne pouvait rien.

— Cette fille le rend fou, intervint Lucien. Promets ce qu’il te demande, ça vaut mieux, Aeron.

— Et pourquoi lui ferais-je cette promesse ? protesta Aeron. Jusqu’à présent, j’avais le droit d’exprimer librement mes opinions.

Maddox se força à respirer lentement. Bon sang ! Il faut absolument que je parvienne à me contrôler. La situation était ridicule et gênante. Jamais il n’avait été autant esclave de ses impulsions.

— Aeron, je suppose que tu dois être fatigué de laver par terre, fit remarquer Lucien. Nous perdons du temps en discussions inutiles. Songe à tout le sang qu’il te faudra éponger si les chasseurs entrent dans le château. Promets à Maddox ce qu’il veut.

Aeron hésita quelques secondes, puis il éloigna sa lame de la gorge de Maddox.

— Très bien, marmonna-t-il. Plus un commentaire sur ta femelle. Ça te va ?

Maddox le lâcha aussitôt et se redressa. Il lui tendit la main pour l’aider à se relever, mais ce geste secourable fut accueilli par un grognement mauvais. Paris assurait qu’Aeron était imprévisible, et Maddox se demanda s’il n’avait pas raison.

— Je ne vais pas le dire, mais tu sais ce que je pense, commenta Aeron d’un ton sec.

Oui, il le savait. Il savait qu’il se rendait ridicule. Et il n’avait pas, comme Paris, l’excuse d’être possédé par le démon du vice.

— Vous êtes des gamins, dit Lucien en levant les yeux au ciel.

— Pardon, papa, répondit Aeron d’un ton amusé.

Maddox ferma les yeux et se concentra. Il tenta de se convaincre qu’Ashlyn ne représentait pour lui qu’un plaisir passager, que son regard triste ne l’attendrissait pas, qu’il en fallait plus pour le soumettre. Il devait réagir, la considérer comme une simple femelle.

Et surtout, il devait cesser de se battre pour elle à tout bout de champ, s’il voulait conserver le peu de dignité qui lui restait.

Les dieux ne lui auraient-ils pas envoyé Ashlyn pour le rendre fou et le faire souffrir ? Les feux de l’enfer chaque nuit, c’était peut-être terminé. Désormais, son tourment commencerait à l’aube.

— Ça va mieux ? lui demanda Lucien.

Non, ça n’allait pas mieux du tout. Il aurait dû être calmé, mais il était plus excité et angoissé que jamais. Il acquiesça néanmoins d’un bref hochement de tête et se remit à avancer dans le couloir, d’un pas pressé, jusqu’à rejoindre l’escalier qui menait à l’aile du château où se trouvait sa chambre. Il avait hâte d’en finir.

Lucien et Aeron l’encadraient de nouveau.

— Mon poignard, dit Aeron d’un ton sec.

— Il est très beau, répondit-il.

Mais il ne le lui rendit pas.

Aeron ricana.

— Je ne me doutais pas que tu étais du genre à voler un poignard.

— Si tu ne veux pas qu’on te prenne tes affaires, il faut mieux les surveiller.

— On pourrait dire la même chose de toi.

Maddox ne répondit pas. Ils approchaient de sa chambre et il avait déjà l’impression de sentir l’odeur si particulière d’Ashlyn, ce mélange de miel et de cannelle. Son corps répondit aussitôt, son sexe devint dur et chaud.

Elle n’est rien de plus qu’une femme, souviens-toi.

Il jeta un regard en coin vers ses compagnons. Eux n’avaient pas l’air d’être sensibles aux effluves de miel d’Ashlyn. Tant mieux. Il la voulait pour lui tout seul. Rien de plus qu’une femme.

Une fois devant la porte, ils s’arrêtèrent tous les trois pour se regarder. Aeron prit un air farouche et prépara son poignard, comme s’il s’apprêtait à trucider quelqu’un – si nécessaire. Lucien aussi sortit une arme, mais un 45.

— Avant de vous jeter dans la bataille, prenez au moins le temps de voir ce qui se passe, fit remarquer Maddox entre ses dents serrées.

Ils acquiescèrent, sans même le regarder.

— À trois… Un…

Ses oreilles frémirent quand il se concentra pour écouter. Aucun bruit ne venait de l’intérieur. Pas même le clapotis d’un corps dans un bain, ou le tintement d’une cuillère sur le plateau. C’était inquiétant. S’était-elle enfuie ?

Si elle avait fait ça…

— Deux…

Son ventre se crispa de peur et d’angoisse, au point que ses cicatrices lui firent mal. Il referma ses doigts sur le manche du poignard. Si elle était partie, il quitterait le château. Il était prêt à parcourir le monde pour la retrouver.

— Trois !

Il fit tourner le verrou et poussa le battant. Les gonds grincèrent. Ils entrèrent ensemble, sans un bruit, prêts à l’attaque. Maddox balaya la pièce du regard. La porte-fenêtre donnant sur le balcon était bien fermée. On n’avait pas touché à la collation qu’il avait préparée. Quelqu’un avait sorti des vêtements du dressing en les laissant négligemment par terre.

Mais où était-elle ?

Aeron et Lucien le couvrirent quand il s’approcha du dressing. Il entra d’un bond à l’intérieur, le poignard pointé en avant. Mais il n’y avait personne.

Les couvertures remuèrent sur le lit et ils entendirent un doux gémissement.

— Baissez vos armes, murmura fiévreusement Maddox.

Ils mirent quelques secondes à obtempérer, tandis qu’il approchait lentement du lit, en tremblant comme un fragile mortel.

La Belle au bois dormant occupait son lit. Ashlyn. Un ange. La femme destinée à le détruire.

Ses cheveux couleur d’ambre étaient déployés sur l’oreiller blanc. Ses cils, de deux tons plus foncés que ses cheveux, posaient des ombres pointues sur ses joues sales. Elle n’avait pas pris de bain. Pas touché au plateau-repas. Elle avait dû s’effondrer dans le lit après son départ.

— Touchante, murmura Aeron avec une admiration pleine de réticence.

Délicieuse, corrigea silencieusement Maddox.

Elle avait des lèvres rouges et pulpeuses, un peu enflées, comme si elle les avait trop mordillées, sans doute d’angoisse. Il contempla sa poitrine qui s’élevait et retombait doucement, au rythme de sa respiration, et se surprit à allonger le bras. Ne la touche pas, ne la touche pas… Il parvint à refermer le poing juste à temps, avant que ses doigts ne l’effleurent. Son sexe avait encore durci, il frémissait d’un désir sombre et inquiétant, beaucoup plus intense encore que la présence de Passion quand il se manifestait.

Caresse-la…

Qui avait parlé ? Lui ou le démon ? Les deux, sans doute. Juste une caresse, et il s’éloignerait. Ensuite, il irait prendre une douche froide pour se calmer, avant de la rejoindre dans ce lit.

Il déploya lentement ses doigts qui effleurèrent la joue d’Ashlyn en une caresse aussi délicate qu’un murmure. Elle avait une peau douce comme de la soie. Il tressaillit à son contact en sentant des fourmis dans les doigts et la température de son sang grimper de quelques degrés.

Elle ouvrit les paupières, comme si elle avait aussi senti cet étrange fourmillement, puis elle se redressa d’un bond. Ses cheveux retombèrent en cascades sur ses épaules, tandis que ses yeux bouffis de sommeil se rivaient aux siens.

— Maddox…, murmura-t-elle.

Elle recula précipitamment pour se réfugier contre la tête de lit. Les chaînes qui servaient chaque nuit à attacher Maddox cliquetèrent.

— Maddox, répéta-t-elle sur un ton mêlé de peur et d’admiration.

Et de bonheur ?

— Que vous est-il arrivé ? ajouta-t-elle avec angoisse. Vous êtes en sang…

Sa sollicitude émut profondément Maddox qui s’étonna, une fois de plus, qu’elle lui fasse tant d’effet.

Elle jeta un coup d’œil du côté d’Aeron et Lucien en poussant un gémissement surpris.

— Hier soir, vous l’avez mis à mort, et aujourd’hui, vous le frappez ? Sortez ! Sortez ! Tout de suite !

Elle sauta hors du lit et se planta devant Maddox tout en faisant signe aux deux autres de s’éloigner. Elle cherchait à le protéger ? Encore ? Il en fut abasourdi et, visiblement, à en juger par leurs yeux écarquillés, ses compagnons l’étaient aussi.

Elle se comportait comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher… Ou du moins quelqu’un qui voudrait le faire croire. En dépit de sa méfiance, Maddox fut de nouveau pris du désir irrésistible de la caresser. Pour la rassurer ? Il secoua la tête. Impossible. Il avait tout simplement envie d’elle. Ça, il pouvait le comprendre. Il était un mâle, et elle une femelle. Ils étaient faits pour s’accoupler.

Il la prit par le bras et la fit passer derrière lui. Il croisa brièvement le regard ahuri de Lucien, puis se tourna vers elle. Elle ne lui laissa pas le temps de parler et passa aussitôt à l’attaque.

— Vous allez m’emmener en ville, n’est-ce pas ? Je vous en prie…

La reconduire en ville et ne plus jamais la revoir ?

— Mangez, ordonna-t-il, d’un ton plus sec qu’il n’aurait voulu. Et lavez-vous. Ensuite, je viendrai vous rejoindre.

Il fit de nouveau face à ses compagnons.

— Quittons cette pièce, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Il leur fallut quelques secondes pour réagir. Quand ils l’eurent rejoint dans le couloir, Maddox referma soigneusement la porte. Puis il appuya son front contre la pierre fraîche, en se concentrant sur sa respiration pour calmer son cœur déchaîné.

— Cette fille est un gros problème, commenta Aeron. Dis donc, elle avait vraiment l’intention de te protéger de nous ?

— Je ne pense pas, répondit Maddox.

C’était pourtant la deuxième fois qu’elle prenait sa défense, et cette constatation le plongea dans des affres de perplexité.

Il se redressa et passa une main sur ses joues mal rasées.

— Laissez-moi partir, Maddox ! cria Ashlyn à travers la porte.

Sa voix l’envoûtait encore plus que la veille. Elle était si douce, si mélodieuse, si sensuelle…

— J’ai eu tort de venir jusqu’ici, insista-t-elle. Je le reconnais. Et je vous promets de ne raconter à personne ce que j’ai vu. Mais laissez-moi partir !

— Je sais que sa présence pose problème, répondit Maddox à Aeron.

Aeron haussa un sourcil en affichant cette expression insolente que Maddox commençait à détester.

— Et tu ne t’excuses pas ?

C’était là le pire. Il n’avait pas envie de s’excuser, parce qu’il n’était même pas désolé.

— Oublions cette femme pour le moment, proposa Lucien avec un geste évasif de la main.

Il se redressa.

— Tu l’as vue, dit-il à Maddox. Elle se porte comme un charme. Pour l’instant, elle n’a pas fait entrer de chasseurs et nous avons à discuter de sujets autrement plus importants. Ce que j’essayais de te dire tout à l’heure, c’est que les dieux…

— Maddox, il faut qu’on te parle, coupa une voix dure.

Lucien leva les bras d’un air exaspéré et Maddox fit volte-face. Reyes arrivait, flanqué de Torin et de Paris, ce dernier affichant un sourire niais.

— Ta femelle doit sortir d’ici, grommela Reyes. Son odeur m’a dérangé toute la nuit. Je ne supporte plus cette atmosphère orageuse.

— Orageuse ?

Reyes se trompait, Ashlyn sentait le miel. Mais Maddox fut tout de même furieux qu’un autre homme que lui soit à ce point conscient de la présence de sa femelle.

— Elle reste ici, déclara-t-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

— Qui est-elle ? Qu’est-ce qu’elle fait ici ? Quand est-ce que je la verrai nue ? demanda Paris en remuant les sourcils.

— On devrait la tuer, proposa Reyes.

— Personne ne la touchera !

Aeron ferma les yeux et secoua la tête.

— Ça y est, il recommence.

— Sa présence ne me dérange pas, assura Paris en se frottant les mains. Mais je ne comprends pas pourquoi tu refuses de la partager. J’ai envie de…

Maddox se jeta sur Paris pour le secouer et le faire taire.

— Plus un mot, prévint-il. Je sais de quoi tu as envie, mais pour l’obtenir, tu devras me passer sur le corps.

À présent, Paris fronçait les sourcils. Il avait pâli, mais ses joues étaient rouges de colère.

— Lâche-moi, espèce d’idiot. Je n’ai pas encore eu de femmes aujourd’hui, et je ne suis pas d’humeur à supporter tes divagations.

Torin se tenait un peu à l’écart et contemplait la scène en souriant.

— C’est à mourir de rire, vous ne trouvez pas ? fit-il remarquer. Encore plus drôle que la panique des courtiers en bourse quand les cours s’effondrent.

Maddox lutta pour retrouver son sang-froid et enfouir l’image d’Ashlyn dans son subconscient. Là où était sa place. En tant que mortelle. En tant que femme. En tant qu’appât. Il devait cesser de chercher à la protéger.

— Ça suffit ! hurla Lucien.

Tout le monde se tut et le contempla d’un air surpris. Lucien perdait rarement son calme.

— Avez-vous trouvé des chasseurs en ville ? demanda-t-il à Paris et Reyes.

Reyes secoua la tête.

— Pas de chasseurs en ville.

— Tant mieux, commenta Lucien en hochant la tête d’un air satisfait. C’est une bonne nouvelle. Dans ce cas, on peut espérer que Maddox les a tous tués.

Il soupira.

— Maddox n’est pas encore au courant, pour les dieux. Il faut lui expliquer. Et puis… Aeron et moi, nous avons pris une initiative, hier soir.

Aeron se raidit.

— On avait décidé de ne pas leur en parler, protesta-t-il.

— Je sais, soupira Lucien, qui perdait visiblement patience. Mais j’ai changé d’avis.

— Tu ne peux pas changer d’avis comme ça, grogna Aeron en venant se placer d’un bond devant Lucien.

— Je le peux et je l’ai fait, rétorqua sèchement Lucien d’un ton qui n’était plus franchement calme, mais demeurait néanmoins posé.

Vous allez me dire ce qui se passe, à la fin ? demanda Maddox, irrité, tout en se glissant entre eux pour les séparer.

Pour une fois que ce n’était pas lui qui cherchait la bagarre…

— Je suis prêt à vous écouter. Vous avez mentionné les dieux. Je sais qu’Aeron a été convoqué, mais j’étais trop préoccupé pour vous demander ce qui en avait résulté. Qu’est-ce qu’ils voulaient ?

— Plus tard, répondit Torin. Pour l’instant, j’aimerais bien que Lucien m’en dise un peu plus sur cette initiative… Lucien ?

— Crache le morceau, Lucien, intervint Reyes.

Mais Lucien n’en avait pas terminé avec Aeron.

— Étant donné la manière dont ils ont réagi quand ils ont su pour Ashlyn, il ne vaut mieux pas qu’ils découvrent notre secret par hasard, lui dit-il. Que se passerait-il, d’après toi, si ça se produisait ?

Il s’ensuivit un long silence chargé de tension. Un silence grave et sinistre. À la fin, Aeron acquiesça.

— Très bien… Montre-leur. Mais apprête-toi à combattre, mon ami, parce qu’ils vont être furieux.

— Il faudrait que l’un de vous deux se décide à nous expliquer de quoi il retourne, insista Reyes en les regardant tour à tour.

— Une explication ne suffirait pas, il faut que je vous montre, répondit Lucien en se remettant à avancer dans le couloir. Suivez-moi.

Maddox jeta un regard en coin du côté de Torin.

Qu’est-ce qui se passe encore ? lui demanda-t-il en articulant silencieusement.

Torin fit signe qu’il l’ignorait.

Il ne s’agissait sûrement pas d’une bonne nouvelle, Lucien n’étant pas du genre à faire des mystères pour rien. Inquiet, Maddox jeta un dernier regard sur la porte de sa chambre, puis il emboîta le pas à ses compagnons.

La citadelle des ténèbres
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